« Les ateliers du savoir »

« Le théâtre comme outil de compréhension au service de l’histoire, entre les drames d’hier et ceux d’aujourd’hui »

Le théâtre est sans doute un instrument de compréhension au service de tous. Une nouvelle manière de visiter, de revisiter ou peut-être de découvrir des pages d’histoire à travers la discipline théâtrale.

« Les ateliers du Savoir » : un excellent prétexte pour réaffirmer la part créative de chaque individu, et qui pourrait permettre de réunir subtilement autour de projets à développer, à la fois des historiens ou des professeurs d’histoire, des professeurs d’art dramatique, des artistes et techniciens du spectacle vivant, au sein des ateliers du Savoir, qui proposent des cycles de formation artistique, et dont l’un des objectifs sera d’aller en fin de parcours, les faire découvrir au plus grand nombre, lors des restitutions de travaux à travers les créations artistiques, face au public.

Il ne s’agit plus de considérer le spectateur comme un simple client qui vient consommer, mais au contraire, d’entretenir avec lui de nouvelles relations après les représentations, grâce à l’ouverture aux échanges qui alimentent les débats et enrichissent la pensée au-delà du divertissement. Et en ces temps de brutalité et de violence presque quotidienne, c’est une belle manière de montrer que l’art reste une arme majeure d’humanisation.

« Les ateliers du Savoir » proposés par le Théâtre de l’Air Nouveau, mettent en avant une volonté commune de consolider la culture comme fondement de la société. C’est le ciment qui bâtit, construit et fait tenir de façon cohérente, un Tout, même épars, brisé, blessé, mais toujours résistant. Culture de la résistance, de l’effort, mais surtout de la conquête. Un foyer vivant, magmatique et magnétique, légitime, « l’espace de création » doit rester ce lieu de foisonnement, de fusion et des métissages artistiques et culturels, dans un constant souci d’échange et de partage. Une logique de fierté et de dignité à travers des codes populaires au sens noble du terme, une ambition, une démarche citoyenne qui intègre à la fois l’histoire et la géographie d’un territoire et de ses populations. Nous souhaitons les proposer progressivement aux établissements culturels, afin de nous faire accompagner et d’atteindre une meilleure diffusion à travers une programmation aussi large que possible.

« Les ateliers du Savoir » doivent faire preuve d’ingéniosité créative. Les pratiques artistiques devront séduire les publics les plus éclectiques. Des espaces de rencontres, de formes nouvelles avec les spectateurs, les historiens, et les élèves des ateliers pourraient être créés dans un constant souci de renouvellement et de cohésion. Cela permettrait de tisser des relations étroites avec la population qui demande de plus en plus à être partie prenante des œuvres proposées.

Parce que le théâtre, c’est aussi un bel instrument de réconciliation entre des « identités opposées ». C’est un reflet de la complexité humaine et un des miroirs les plus fidèles de notre société.

 

ENTRE LES DRAMES D’HIER ET CEUX D’AUJOURD’HUI

 

Entre les drames d’hier et ceux d’aujourd’hui, le TAN propose une prolongation du chantier théâtre entamé à Port-Louis en Guadeloupe avec un programme intitulé « Prolongement de soi » destiné aux adultes habitant la commune de Port-Louis avec la création de la pièce « Blessures secrètes de 1943 » le 30 avril 2016 publiée aux Éditions Jasor en Mai 2017.

Cet exercice innovant et inédit à la fois a été programmé aux mois de mars et avril 2016. Il proposait aux habitants de participer à un stage de théâtre intensif, dont l’objectif principal était de rendre hommage aux victimes de cette tragédie survenue en 1943, en la restituant à travers une représentation théâtrale publique.

Le T.A.N remercie l’Union Populaire de Port-Louis et son Président Jean-Marie Hubert, pour avoir permis de découvrir cet épisode dramatique de l’histoire de cette commune, qui n’est autre qu’une petite Page-Mémoire de l’histoire de Port-Louis, qui est aussi un petit morceau de mémoire de la Guadeloupe. S’immerger ainsi durant six bonnes semaines auprès d’une partie de ses habitants fut une première, mais surtout une grande et belle épreuve.
C’est ainsi que sont nés « Les ateliers du Savoir ».

Les apprentis comédiens n’ont bénéficié que de trois semaines de formation. Puis, Luc Saint-Eloy les a rapidement mis au service du montage théâtral qu’il a intitulé « Blessures secrètes de 1943 », avec des répétitions qui ont duré également trois semaines. Ils se sont donnés sans compter et sans rechigner à la tâche. Ils ont fait preuve de courage, de belle vaillance et de générosité. Ils y ont mis toute leur énergie. Ce fut une belle aventure humaine.

La pièce a été créée le 30 avril 2016 sur les lieux du drame, puis reprise le 13 octobre 2016 aux Abymes à la Médiathèque Roger Thoumson dans le cadre du Festival « Octobre au Théâtre », le 18 au Centre culturel Robert Loyson dans la ville du Moule et le 20 mai 2017 à la Médiathèque de Port-Louis, avec Daria Couvin, France-Lyse Galpin, Sully Gène, Paulette Horne, Josée-Lita Jalce, Max Mazeppa, Marie-France Mélina, Liliane Ramedine et Juslène Romain
Ils ont ainsi pu rendre hommage aux trois victimes des évènements de 1943 :

​           Abel DAMAS – Auguste GÈNE et Louis VILLEROY

 

Après Port-Louis, c’est au tour de la ville de Baie-Mahault avec un programme intitulé « La main tendue »,
destiné aux élèves de la MFR (Maison Familiale Rurale d’Education & d’Orientation de Baie-Mahault) avec la création de la pièce  «  Traces d’Ignace, Guadeloupe 1802 » , le 25 mai 2018 à l’occasion de l’inauguration de la stèle à la mémoire de Joseph Ignace avec Mundrid CALIF, Chrismarie MONTRESOR, Oana NAINE, Emmanuel PEREC et Ludmena PIGEONNEAU – Elèves de la MFR – (Maison Familiale Rurale d’Education et d’Orientation de Baie-Mahault)

 

LETTRE OUVERTE À LUC SAINT-ELOY

A Port-Louis, le 30 Avril 2016, j’ai assisté avec beaucoup d’intérêt à la représentation de votre pièce : « Blessures secrètes, Port-Louis, 1943 ». La mise en scène théâtrale et le débat qui a suivi ont ravivé la mémoire de cet épisode dramatique tenu secret par le silence des autorités d’une part et le mutisme des victimes et de leurs proches d’autre part. L’émotion du public en général et des familles concernées par l’argument théâtral était authentique et palpable.
Au-delà de la performance remarquable (délais de réalisation / espace ouvert / conduite maîtrisée de comédiens non professionnels…), c’est l’objectif explicité dans la brochure d’accompagnement qui m’interpelle : ” Le théâtre au service de l’histoire comme outil de compréhension et de cohésion sociale entre les drames d’hier et ceux d’aujourdhui. ” Les rires, l’humour et les larmes en dévoilent plus que bien des discours.

L’Histoire ici est violente et singulière :
Massacre : Des gendarmes tirent sur des manifestants désarmés réputés citoyens de plein droit. Cet épisode est ensuite escamoté, puis durablement occulté par les autorités de Vichy et les gouvernements qui ont suivi, jusqu’à nos jours.
La population récupère blessés et morts et, sans doute par peur des représailles décide de se taire. Nouveau silence.

Adepte du concept “l’humain d’abord”, je m’intéresse depuis quelque temps déjà aux freins premiers qui au plan humain font obstacle au développement harmonieux de notre société guadeloupéenne. A plusieurs reprises, vous faites dire à vos comédiens : “Pé, pé sek ! ” Cette injonction fait surgir une question lancinante : pourquoi les victimes guadeloupéennes se taisent-elles après les massacres perpétrés par des représentants de la force publique ? L’injonction réitérée des proches “Pé, pé sek ! ”. (Soigne tes blessures et tais-toi) illustre dramatiquement le couple infernal oppression / omerta.

Comment interpréter la permanence de ce schéma réactionnel ? La thèse de l’homme objet de l’Histoire, broyé par des enjeux qui le dépassent et le victimisent, est souvent évoquée. Mais le regard se porte moins souvent sur l’homme sujet de l’Histoire qui façonne dans le creuset même de l’oppression qu’il subit, un nouvel “ être- au- monde ”, un nouvel imaginaire. Sans armes et terrorisés par une répression aveugle qui menace de les anéantir, les populations se cachent et se taisent. Suite au trauma intériorisé, l’inconscient collectif développe une arme de survie : la dissimulation : « Pé sek ! ».
Ainsi s’installe et se perpétue le syndrome du “ pé sek ”.
Sans doute à l’œuvre sous le système esclavagiste, on peut imaginer qu’il constitue un continuum pragmatique et émotionnel dans notre histoire contemporaine.

C’est ce fil conducteur, cette épine dorsale rémanente qu’il me paraît intéressant de mettre en exergue aujourd’hui si l’on veut que l’histoire soit non pas seulement mémoire, mémoire doloriste, non pas seulement connaissance évènementielle, mais également pédagogie, nutriment d’identité assumée, de dignité, catalyseur d’émotions positives et de combativité. C’est là tout l’enjeu. Et quel média mieux que le théâtre peut porter cet enjeu ?

J’émets ici en vrac ces quelques réflexions en espérant que d’autres que moi puissent s’en emparer et confronter leurs arguments.
Dans l’immédiat, il me parait urgent d’aligner sur ce même axe oppression/omerta, quelques temps forts et traumatiques de l’histoire de la Guadeloupe :

1794 ABOLITION DE L’ESCLAVAGE / 1802 RÉTABLISSEMENT BRUTAL DU SYSTÈME ASSERVISSEMENT, RETOUR AUX FERS ET AU BON VOULOIR DU MAÎTRE, ampleur du drame humain et de la répression ; être affranchi puis cesser de l’être par le fait du prince.
AVRIL 1943 : A PORT-LOUIS, SOUS LE REGIME DE VICHY, RÉPRESSION SANGLANTE D’UNE MANIFESTATION POPULAIRE : 3 morts, une dizaine de blessés
MARS 1953 : MOULE, MASSACRE DE LA SAINT-VALENTIN : 4 morts, une dizaine de blessés.
MAI 1967 RÉPRESSION SANGLANTE D’UNE MANIFESTATION D’OUVRIERS : 7 morts selon la version officielle et probablement plus de 50 en réalité. Cinquante ans après ce massacre le nombre exact des morts et des blessés demeure un secret d’Etat.

Enfin, il ne fait pas de doute que la mise en exergue de ce continuum répressif colonial et post-colonial “parle” davantage à la jeune génération et estompe l’amnésie pragmatique des plus anciens, ceux qui refusent de se souvenir. L’oppression prospère lorsque la mémoire se disperse et que la combativité s’esquive.
Par de-là l’évocation d’un drame historique, votre pièce nous invite à explorer notre part d’ombre et notre part de lumière.

Merci d’utiliser votre art pour nous inviter à faire surgir ce que nous sommes vraiment…et à tracer sans peur un chemin de progrès où le syndrome du « pé sek » ne serait plus qu’un vieux cauchemar.

Salutations cordiales

 ODY ÉTILCE FRANCIANE

 

 

 

PARMI NOS MANIFESTATIONS PUBLIQUES POPULAIRES ÉDUCATIVES ET PARTICIPATIVES :

Des outils pédagogiques au service de tous comme par exemple « Les échos de la mémoire » en hommage aux victimes de la traite négrière et de l’esclavage, une exposition sonore et visuelle adaptée de la production radiophonique de 26 épisodes à partir des travaux de l’historien Togolais Godwin Tété et créée dans le Jardin du Luxembourg à Paris le 10 mai 2013, et labellisée UNESCO Projet soutenu par la Route de l’esclave en 2016.

http://www.lesechosdelamemoire.com/